Amílcar Cabral, un maître que j'ai étudié seul
Par Stéphane Escarabajal Parédé-Paredes
Je n'ai pas eu Cabral comme professeur. C'est impossible. Il a été assassiné à Conakry le 20 janvier 1973. Je suis né en 1974.
Je l'ai étudié seul. Dans ma formation sur le panafricanisme, le nationalisme arabe et les systèmes démocratiques. Dans ses textes : Weapon of Theory (1966), Return to the Source (1970).
C'est un maître posthume. Comme on étudie un ancêtre.
Ce qui m'a frappé, c'est qu'il était agronome. Comme mes Escarabajal Paredes sont jornaleros de la terre d'Águilas-Mazarrón depuis 1680.
En 1952, jeune ingénieur diplômé de Lisbonne, il revient et on l'envoie faire le recensement agricole de la Guinée. Un travail colossal. Il parcourt le pays, village par village. Il compte le riz de mangrove, le maïs, le manioc, le mil, le fonio, la pomme de terre, les haricots, les bananes, les oranges.
Et là, il comprend l'histoire du vol.
À la veille de l'indépendance, la Guinée est à plus de 95% rurale et pratiquement autosuffisante en riz. Mais l'administration portugaise a inversé le système : on force les paysans à cultiver l'arachide, la noix de cajou, le coton pour l'export vers Lisbonne. On détruit la polyculture vivrière qui nourrit le peuple pour imposer une monoculture qui nourrit l'empire.
Le paysan ne meurt pas de faim parce qu'il est archaïque. Il meurt de faim parce qu'on l'oblige à cultiver ce qui ne le nourrit pas.
L'empire ne vole pas un sac. Il vole la façon de cultiver. C'est un vol agraire, pas commercial. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui à Águilas-Mazarrón : on ne vole pas des tomates, on vole l'eau, la terre sèche, la façon de garder la vallée. On impose la tomate intensive sous serre pour Rotterdam et Almería, on assèche les nappes, on détruit la polyculture de garde.
C'est pour ça que Cabral m'a outillé. Il m'a laissé trois armes pour la 4e Voie.
Un : Weapon of Theory. La théorie est une arme. La petite bourgeoisie doit commettre un suicide de classe pour renaître avec les ouvriers et les paysans. Sans ce suicide, tu changes le drapeau mais tu gardes le landlord.
Deux : Return to the Source. Revenir à la source culturelle. Sinon tu gardes le drapeau mais tu as perdu la terre. L'indépendance sans culture est une coquille vide.
Trois : Il l'a fait.
Dès 1963, dans les zones libérées, le PAIGC doit créer une économie qui fonctionne avant que l'État existe. Cabral met en place :
1. Diversifier la nourriture : augmenter et diversifier riz, maïs, manioc, haricots, légumes, bananes, oranges, et créer des fermes collectives pour ananas et bananes. Et apprendre aux paysans à protéger les récoltes contre les bombardements de l'aviation portugaise. 2. Les Armazens do povo - les Magasins du Peuple : ouverts dès 1964, 15 en 1968. Ils remplacent les réseaux commerciaux portugais. On n'y achète pas avec l'escudo colonial. On y troque : outils contre riz, tissu contre maïs. "Barter system replacing the monetary system of the Portuguese, providing economic justice by keeping food prices low". La marge reste au village. 3. Les comités de tabanka : le village juge, produit, administre. 127 écoles, 4 hôpitaux en 1968 dans les zones libérées.
Puis 1974, l'indépendance, et la trahison. La classe dirigeante n'a pas fait son suicide de classe. Elle a revendu la terre aux intérêts étrangers. C'est exactement pour ça qu'il faut un verrou juridique. Pas une subvention. Un Fonds Sanctuarisé Laïc, inaliénable, perpétuel. Une terre qui ne peut plus se vendre.
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À gauche de la photo, Cabral dans les zones libérées avec un enfant. À droite, moi, même béret, même geste. Lui gardait le riz. Moi je garde la pompe.
Tipperary = Bissau = Mazarrón = Nîmes. Même fellah. Même gardien.
Je ne l'ai jamais rencontré. Je l'ai lu. Et depuis Mazarrón, où les Escarabajal Paredes sont attestés depuis 1680 dans les registres de San Antonio de Padua, je continue ce geste qu'il a théorisé :
La terre ne se vend pas, elle se garde.
Stéphane Escarabajal Parédé-Paredes - Gardien de la vallée - Descendant des familles Escarabajal et Paredes, jornaleros des mines et de la Terre d'Águilas-Mazarrón
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